jeudi 19 mars 2015

Au Cantou*

-Dou dadou dadou... annonne madame Boileau.
-Y a-t-il un docteur dans la salle? demande madame Loiseau.
-Ga gouga gouga... vocalise madame Boileau.
-Notre Père, qui êtes aux cieux... entamme madame Debret.

Madame Loiseau s'enquiert toujours d'un docteur. Je m'approche: "Que se passe-t-il?" S'ensuit une explication confuse et préoccupée avec une histoire de vêtements, de salle de bain et de WC. "Vous comprenez, le pantalon, c'est sale et donc j'ai mis le, enfin la, mais bon c'est pas pratique." J'opine au fur et à mesure et remarque que madame Loiseau n'a plus ses chaussures. Je prends mon air le plus professionnel pour annoncer que ce qu'on va faire c'est qu'on va attendre de voir, parce qu'on ne sait jamais, et puis que voulez-vous y faire de toute manière, hein? Madame Loiseau approuve, rassurée.

-Don pardon pardon pardon...
-Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés...
-Ha la barbe! râle monsieur Javert. Encore elle!! Tais-toi!

Madame Trouvé refuse de s'attabler pour le goûter, elle ne comprend pas pourquoi elle ne peut pas sortir. "Quand est-ce que je pourrai rentrer chez moi?" J'ai de la peine, et je ne peux pas lui expliquer qu'elle est enfermée là pour la vie. "On ne peut pas sortir, pour des raisons de sécurité." J'ajoute lâchement, devant sa colère: "Il faut attendre, d'ici quelques heures ce sera bon."

-Hou wouwou wouhou wouhou, hulule madame Boileau.
-Notre père, qui êtes aux cieux...
-LA BARBE!

-MADAME LOISEAU! crie ma collègue depuis la chambre de monsieur Javert. Qu'est-ce que vous avez fait encore!
Je rejoins la collègue, suivie d'une madame Loiseau penaude. Dans la salle de bain, les toilettes de monsieur Javert sont bouchées par un pantalon et du papier toilette détrempés. Le lavabo a subi le même traitement. Les chaussures de madame Loiseau sont sagement rangées à l'entrée de la chambre...

-Que votre nom soit sanctifié...
C'est l'heure du goûter.
-Ga gouga gouga...
Je sors le jus de fruit.
-Ta gueule!
Je gateau les prépare.
-Quand est-ce que je pourrai rentrer chez moi? C'est un scandale!
Les serviettes se cachent, mais où? J'éponge l'essore, mets le frigo, prends le... la... Ho et puis zut.


*Centre d'Animation Naturel Tiré d'Occupations Utiles: un Cantou est un service fermé, d'une douzaine de places en général, qui se situe au sein d'une maison de retraite. Il est destiné à un accueil adapté aux personnes atteintes de démences (Alzheimer et autre déficience cognitive liée à l'âge), avec un suivi spécifique.

mardi 24 février 2015

La table des mondes parallèles

Aux repas, les résidents sont placés en fonctions de leurs affinités et, souvent, de leurs capacités mentales. Difficile d'apprécier le repas en compagnie d'un gâteux quand on a toute sa tête ! Ceux qui sont lucides, la majorité, commentent le temps, la nourriture, la famille, les bobos, les maladies. Mais on trouve aussi des tables de personnes un peu perdues, plus ou moins démentes, plus ou moins cohérentes, avec des conversations parfois absurdes et décousues...

Une table est réservée aux personnes les plus dépendantes, qu'il faut aider à manger. Les conversations y sont quasi absentes, chacun est muré dans son monde. Phrases incomplètes, prénoms surgis de vies passées, borborygmes, ressassements, radotages... Le silence indifférent domine.

Cette table est un monde à part.

Pleine de bonne volonté, madame L. pense nous seconder en fliquant ses voisines de table. Mi figue-mi raisin, elle gronde celles qui dévient du droit chemin. « Elle a pas pris son cachet », dénonce-t-elle quand on passe. Encourageante : « Allez mange Louise ! », sévère : « mange proprement ! », « T’en mets partout ! »... Ses victimes restent passives et indifférentes. Madame L. était institutrice. Je l'imagine bien, autrefois, tançant les mômes qui ne se tenaient pas bien.

Aujourd'hui, les mômes sont décrépis, mais sur le fond, à table, c'est la même chose : Monsieur G. met la main dans sa couche pour essayer de se gratter les parties intimes, madame B. mange si salement qu'elle collectionne morceaux et miettes dans son corsage (on les retrouve le soir dans les draps du lit), Madame V. verse le douteux contenu de son verre dans son assiette, madame L. recrache ses raisins sur la table.

Il y a aussi Madame S, apathique, se fichant complètement de ce qu’on lui donne. Tant mieux pour elle, d’ailleurs : elle mange mixé. Il faut la faire manger à la petite cuiller. On met viande, légumes dans un mixer et on sert. Insipide. On l'informe quand même, par principe, de ce qu'elle mange : « Tenez, un peu de poisson ! » dit-on en lui donnant une cuillerée de bouillie non identifiable. Le « poisson » s'accompagne d'eau gélifiée*, donnée aussi à la petite cuiller.
Madame S. ouvre mécaniquement la bouche quand s'approche la cuiller. Quand elle refuse obstinément d'ouvrir lèvres et mâchoires, on passe au plat suivant. C'est la dernière parcelle de son libre-arbitre qui se manifeste.

A côté d'elle, Madame F., toujours placide et d'humeur égale, n'attend jamais le plat suivant : elle oublie d'attendre. Avant même que l'entrée soit servie la voilà partie, direction sa chambre. « Madame F., revenez ici ! » l'interpellent, excédées, les agents de restauration. Et de la ramener à table manu militari. Peine perdue : à peine l'entrée avalée, elle se lève derechef. Engueulade, retour case plat de résistance, et le manège continue jusqu'au dessert.
Pleine d'envie d'apporter une solution, je me suis creusé la tête pour trouver comment respecter son besoin de déambuler sans que ça ne perturbe le repas. Les solutions que j'ai imaginées auraient plutôt compliqué la vie de tout le monde: lui servir à manger quand elle le veut, lui apporter le plat là où elle se trouve... Les filles de la restauration ne se posent pas tant de questions. Elles ont fini par servir à madame F. son repas intégral en une seule fois, entrée-plat-dessert devant elle, qui engloutit le tout en un quart d'heure et repart dans une paix royale. Ça m'a fait tout drôle, après avoir tant intellectualisé la chose, de recevoir cette leçon de bon sens quotidien.



*L'eau gélifiée est destinée à ceux qui ont un risque de « fausse route ». Elle est parfumée à la fraise, à la menthe, à l'orange pour cacher le goût de l'épaississant.

jeudi 5 février 2015

Intrusion

"Alors, quoi de neuf à Sainte-Geneviève?" me demande madame Morel quand j'arrive pour la toilette. "Il y a du monde, t'es allée chez Catherine?"

Le présent de madame Morel est son passé. Elle vit sa jeunesse lointaine si pleinement, au nez et à la barbe de notre maintenant, que c'en est réjouissant. Dans son vieux corps tordu et paralysé, elle reste cette adolescente sage et sans histoire, et me prend au passage pour une amie proche dont j'ignore le nom.

Quand elle me sollicite par ses questions, j'ai envie de la suivre. Il m'arrive pourtant d'être trop absorbée par ma tâche et de ne pas répondre, mais je n'aime pas cela. Cela rompt notre lien supposé et je me retrouve dans la position d'une inconnue faisant la toilette à une absente.

J'élude souvent par des réponses vagues du type "Oui tout le monde va bien, Catherine va bien". Cette attitude me frustre aussi, parce qu'on n'entre pas vraiment dans un dialogue et je reste aussi éloignée de madame Morel que son présent l'est du mien.

Alors, un jour, je décide de m'inviter dans sa réalité, sans aucune mauvaise intention, juste l'envie de partager quelque chose:
- A Sainte-Geneviève? Non je n'y suis pas allée, vous avez des nouvelles plus fraiches. Comment va tout le monde?
- Oh ben tu sais, comme d'habitude. Sophie a toujours des problèmes...
-Ah bon?
-Ben oui tu sais, son genou... Elle a pas voulu aller à la mer. Il y a toujours quelque chose qui va pas.
-Zut...
-Elle s'est fait gronder par sa mère l'autre jour, parce qu'elle n'avait toujours pas fait ses ourlets.

C'est ainsi que j'écoute madame Morel me parler de connaissances "communes", de son linge à descendre, d'Adrienne qui vient pour le goûter... Je suis transportée dans une réalité désuète et apaisante, dans la peau d'une lycéenne sage avec cartable et chaussettes montantes, dans la tête d'une jeune femme apprenant l'indépendance.

La toilette se terminant, je l'installe dans son fauteuil (elle est totalement invalide) et m'apprête à prendre congé, mais elle me devance:
-Bon je vais y aller, j'ai mes courses à faire. Merci pour le thé!
-D'accord, à plus tard!
-On se voit quand? Demain c'est dimanche? On pourra manger ensemble après la messe. Je vais demander à maman, tu vois avec ta mère?
-C'est d'accord, à demain!

Je pars avec le plaisir étrange de revoir ma copine le lendemain, et une vague culpabilité à l'idée d'avoir dépassé d'indiscernables limites.

mercredi 21 janvier 2015

Véridique

-Aaaalleez! Poussez fort!
-J'y arrive pas! Ca vient pas!
-Allez encore! C'est bien, ça sort!
-Appuyez sur l'anus! APPUYEZ SUR L'ANUS!
-Ca y est, il est sorti!
-Alors il est comment?
-C'est un très beau caca!
-Montrez moi! Montrez-moi!
...
-Ha oui, il est beau!

lundi 12 janvier 2015

Maternage et régression

-Bonjour ma chériiiie! Ça va ma belle!
De l'index, Sonia caresse la joue de madame F., 96 ans, qui la regarde d'un air reconnaissant. On dirait un bébé et sa tata gâteau. Qu'est-ce que ça m'agace.

Je trouve ça un peu dégradant et grotesque. On a beau avoir affaire à des personnes en général diminuées, elles ont vécu une longue vie d'adulte, de parent, d'employé, supérieur hiérarchique, patron, artisan, femme au foyer. Une vie passée qu'on ne doit pas balayer d'un ton paternaliste ou lénifiant.

Mais Sonia adore ses résidents. Elle n'a pas besoin de leur passé, même s'il l'intéresse. Elle s'intéresse surtout à leur présent; comment ça va aujourd'hui, vous n'avez rien mangé il faut manger, tu es toute jolie aujourd'hui.
Elle gronde affectueusement les déraisonnables:
-Monsieur L., qu'est-ce que vous faites là, retournez dans votre chambre!

Bizarrement certains adorent ça... Je pense parfois avec cynisme que c'est le syndrôme de Stockholm, tout en sachant qu'ils y trouvent en fait quelque chose dont ils ont besoin. Il y a là une affection sincère et réciproque. Je sais bien que Sonia a un peu raison, que je devrais un peu faire comme elle.

Quand Sonia entre dans la pièce, c'est comme une brise de gaieté et de fraicheur. Parfois forcée, parfois ignorant délibérément la douleur ou la peine, mais souvant les effaçant un peu aussi. Elle infantilise mais elle rassure. C'est le besoin de beaucoup de résidents face à l'ennui, à l'approche de la mort, à la maladie qui rogne leur quotidien. Elle leur apporte ce dont ils ont besoin de sa manière concrète, immédiate.

S'il y a bien une qualité qui me manque dans ce métier, c'est cette aptitude à profiter de l'instant présent, alors Sonia, au delà de l'agacement, c'est aussi quelqu'un qui m'inspire un peu.



samedi 6 décembre 2014

Démence et stratégie

Quand vous entrez dans la chambre de madame Aubépine, le froid et l'odeur vous prennent brusquement. Un mélange de poubelles, de rue, de selles, d'urine. La pièce est froide et nue: un lit et un chevet. Des couches souillées trainent par terre.

Madame Aubépine a longtemps été sans-abri. Elle vivait à Quimper et je ne sais pas comment elle s'est retrouvée en foyer logement à Nantes. C'est une petite femme aux airs de mamie gâteau si l'on n'y regarde pas de trop près; ses yeux perçants et son caractère détrompent rapidement. Elle est atteinte d'Alzheimer, ce qui la rend souvent agressive.

Le matin, quand j'entre chez elle, elle est déjà levée. Je prends ma voix de stentor pour la saluer et me faire entendre: elle est très sourde.
-Bonjour madame Aubépine! Déjà levée?
-Ben oui j'suis matinale mais faut bien, sinon elles viennent toutes m'emmerder!
-Qui elles?
-Ben vous savez... (Air confident): les grues, là. Elles viennent me piquer mes affaires ces salopes!

Difficile de savoir si elle parle de soignantes qui ramassent son linge sale (qu'elle ne veut jamais changer) ou de son passé.
-J'tiens pas à être volée moi! Y-z'ont quà travailler bon dieu ces fainéants là!

Madame Aubépine n'est pas frileuse: dans cette chambre glaciale, elle porte comme tous les matins une combinaison légère, maculée de selles et d'urine. Je sors discrètement des vêtements propres de sa penderie.

-Madame Aubépine, on va faire la toilette?
-Ah non hein! J'sais très bien me laver, vous me prenez pour une souillon?
-Non mais c'est le jour de la douche, et vous risquez de glisser.
Menaçante:
-Dégagez, espèce d'emmerdeuse! J'ai pas besoin d'une péronelle pour me laver!
-Vous pourriez profiter que je suis là pour...
-Aaah oui je vous vois venir! A Quimper c'était pareil. Toujours des gens pour venir m'emmerder! (Connivente): J’va pas faire long feu ici, moi j’vous l’dit. Y sont fous là-d’dans. J’ai rien demandé, moi ! Chuis prop’ !

Inutile d'insister. D'ailleurs le Oh-qu’il-fait-beau-aujourd’hui-c’est-le-jour-idéal-pour-prendre-une-douche consiste à confondre démence* et idiotie. Par contre, profiter lâchement de cette démence... Dans deux minutes, elle aura oublié cette conversation. Je compte sur son humeur changeante pour attendre qu'elle soit dans de meilleures dispositions. Sournoise, je l'emmène sur un terrain moins périlleux que l'hygiène.

-C'était pas bien votre foyer à Quimper?
-Y m'ont volé mes affaires.
-Quoi? C'est inadmissible!
-Ben tiens! Mais ici c'est pas mieux!

Raté pour la diversion. Bravement, je retente quand même:
-Tiens à propos, vous voulez un coup de main pour faire votre toilette?
Aimable:
-Non merci mademoiselle. Je suis déjà lavée.
-D'accord. Mais je peux peut-être vous faire le dos, non?
-Vous êtes bien gentille.

Cri de victoire intérieur. Miracle, elle enlève sa combinaison. Je trouve un gant de toilette propre, commence par les épaules, et, mine de rien, descends vers les fesses. Pas de réaction.
-Ben tiens pendant que j'y suis, je vais vous faire le bas vite fait.
-D'accord.

Reste à la rhabiller avant qu'elle ne remette ses vêtements nauséabonds. Vite, je les mets dans le panier à linge sale. Erreur tactique.
-Qu'est-ce que vous faites! C'était même pas sale! On use les affaires pour rien bon Diou!
-D'accord, je les range. On va mettre ceux que vous aviez prévus pour aujourd'hui (je lui montre ceux que j'ai sortis.)
Ses couches sont des sortes de "pulls ups", on les enfile comme une culotte. Je lui en tends une:
-J'en veux pas d'ces torche-culs moi!
-C'est pour ne pas user vos culottes!
-Ah j'en ai assez! Ca suffit! Dégagez! Toujours quelqu'un pour m'emmerder!

Je sors, vais aider un papy dans la chambre d'à côté, je reviens.
-Bonjour madame Aubépine! Vous avez bien dormi?
-On m'a encore piqué mes affaires. Y-z'ont qu'à travailler ces fainéants là! Bondiou!


*La démence est une perte des facultés mentales. La maladie d'Alzheimer est une démence.

lundi 1 décembre 2014

L'entrée des zombies

Onze heures et demie, la salle à manger attend, prête au service. L'agent a disposé les assiettes, joliment enroulé les serviettes dans les verres; de petites carafes de vin rouge attendent, balises écarlates dans la cantine qui voudrait se faire passer pour un restaurant.

Quelque part dans le couloir, un pas s'approche. Apparait un déambulateur, suivi d'une tête penchée en avant, suivie d'un corps voûté. Leur propriétaire s'assoit à la troisième table de la première rangée.

Un glissement feutré s'approche, accompagné d'un grincement caoutchouté: un monsieur en pantoufles trainantes et sa femme avec son déambulateur qui racle le lino. Ils s'assoient deux tables plus loin.

Moment de silence; arrive un fauteuil roulant, suivi de sa propriétaire chancelante, qui pousse l'engin comme un caddie. "C'est l'heure de manger?" articule-t-elle en direction de l'agent de restauration.

Dans le couloir, tintement de l'ascenseur. "Rez-de-chaussée", indique la voix impersonnelle. Les portes coulissent et quatre personnes surgissent au ralenti. L'une d'elles est en fauteuil, deux autres ont un déambulateur, la quatrième porte de grosses lunettes noires presque opaques.
La femme en fauteuil a tenté de camoufler son visage blafard derrière un maquillage vif et approximatif; elle est un peu effrayante. Les autres ont renoncé à dissimuler leur teint pâle et transparent.

L'ascenseur repart et revient. Lentement, trois êtres en sortent et se mettent en marche.

Soudain une blouse blanche, véloce, attire l'attention: poussant un fauteuil et en tractant un deuxième, elle fonce habilement parmi les gens. Dépassant, zizgzaguant, doublant par la droite ou la gauche, elle dépose finalement ses passagers à leur destination avant de repartir aussitôt.

Les résidents arrivent au compte-goutte. Cheveux blancs, gris, bleu lavande, permanentés, rares ou absents, avancent lentement. Gilets blancs, beiges, gris, pastels, bougent bancalement. Membres veinés, enflés, vérulés, squelettiques, pansés, rouges, bleus, noirs, sanguinolents, secs, poussiéreux, tordus, ulcérés, couperosés, hématomés, claudiquent discrètement.

Etranges, les zombies s'avancent et chacun rejoint sa place, devant les carafes rouges au garde-à-vous.