lundi 1 décembre 2014

L'entrée des zombies

Onze heures et demie, la salle à manger attend, prête au service. L'agent a disposé les assiettes, joliment enroulé les serviettes dans les verres; de petites carafes de vin rouge attendent, balises écarlates dans la cantine qui voudrait se faire passer pour un restaurant.

Quelque part dans le couloir, un pas s'approche. Apparait un déambulateur, suivi d'une tête penchée en avant, suivie d'un corps voûté. Leur propriétaire s'assoit à la troisième table de la première rangée.

Un glissement feutré s'approche, accompagné d'un grincement caoutchouté: un monsieur en pantoufles trainantes et sa femme avec son déambulateur qui racle le lino. Ils s'assoient deux tables plus loin.

Moment de silence; arrive un fauteuil roulant, suivi de sa propriétaire chancelante, qui pousse l'engin comme un caddie. "C'est l'heure de manger?" articule-t-elle en direction de l'agent de restauration.

Dans le couloir, tintement de l'ascenseur. "Rez-de-chaussée", indique la voix impersonnelle. Les portes coulissent et quatre personnes surgissent au ralenti. L'une d'elles est en fauteuil, deux autres ont un déambulateur, la quatrième porte de grosses lunettes noires presque opaques.
La femme en fauteuil a tenté de camoufler son visage blafard derrière un maquillage vif et approximatif; elle est un peu effrayante. Les autres ont renoncé à dissimuler leur teint pâle et transparent.

L'ascenseur repart et revient. Lentement, trois êtres en sortent et se mettent en marche.

Soudain une blouse blanche, véloce, attire l'attention: poussant un fauteuil et en tractant un deuxième, elle fonce habilement parmi les gens. Dépassant, zizgzaguant, doublant par la droite ou la gauche, elle dépose finalement ses passagers à leur destination avant de repartir aussitôt.

Les résidents arrivent au compte-goutte. Cheveux blancs, gris, bleu lavande, permanentés, rares ou absents, avancent lentement. Gilets blancs, beiges, gris, pastels, bougent bancalement. Membres veinés, enflés, vérulés, squelettiques, pansés, rouges, bleus, noirs, sanguinolents, secs, poussiéreux, tordus, ulcérés, couperosés, hématomés, claudiquent discrètement.

Etranges, les zombies s'avancent et chacun rejoint sa place, devant les carafes rouges au garde-à-vous.

2 commentaires:

  1. On s'y croirait vraiment. ce post remarquablement écrit restitue à merveille l'ambiance de ces entrées feutrées des résidants vers le "restaurant".

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    1. Merci No Sir pour ce commentaire totalement objectif!

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